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jeudi, mai 3 2012

La vieille pute

Quand tu dis à un collègue que tu es allé à Amsterdam pendant une semaine, généralement, un petit sourire se dessine sur ses lèvres. Ensuite il te demande si tu as fumé.
Nan.
Nan, je n’ai rien fumé. Innocent jusqu’au fond des bronches, je n’ai pas passé la porte d’un coffee shop. Ca sentait à tous les coins de rue, mais non. Pas envie. Je ne sais même pas ce que je demanderais là dedans. Evidement, le collègue ne le croit pas. Voire, il commence à se méfier et penser que je cache des choses.

« Et alors, le quartier rouge… ? » tente-t-il avec un air de vieux beauf. Je l’imagine devenir un vieux libidineux genre Bénichou dans l’émission de Ruquier. Avec la voix grasse et des grandes oreilles de vieux.
Nan.
Nan, je ne suis pas allé aux putes. Bon, j’ai bien vu le quartier rouge. Evidement. De toute manière, avec des femmes en vitrines à moins de 500m du palais de la Reine, c’est difficile de les éviter. J’en fais des tonnes dans l’explication. La jeune pute, en string dans des poses suggestives, la pute boudeuse, qui est plongée dans son iphone, la pute rageuse, avec son corset en cuir et ses cuissardes, la pute 2 pour le prix d’un, avec sa copine en vitrine, la funky-pute qui, me voyant main dans la main avec #Chéri, fait coucou et un cœur avec les mains, et la pute travailleuse, avec le rideau tiré. Parce que oui, quand on dit que les femmes sont en vitrine, ça veut dire que la vitrine est aussi la chambre. Quand les néons sont allumés mais que la pute tire le lourd rideau de velours rouge, il n’y a pas que le rideau qui est tiré. Si tu vois ce que je veux dire. Hin-hin-hin. Bénichou. Et puis il y a la vieille pute. Pas vraiment dans le quartier rouge, plutôt dans des rues annexes. Tout proche de notre appartement, il y en avait une. Sa vitrine était presque cachée, à demi enterrée. La première fois que je l’ai vu, j’ai presque eu peur. Vieille. Et heu... vieille, quoi. La vieille belle qui tente de se maintenir. Et passé un certain âge, les vêtements ne sont pas seulement un argument thermique*. Au premier coup d’œil, ça fait étrange. Madonna sans photoshop. Déjà, une femme qui racole en vitrine, ce n’est pas complètement naturel pour moi, mais une femme qui pourrait être ta mère (pas la mienne, ok ?) qui racole en vitrine, tu vois, nan. Ta gueule, Bénichou.

Comme je vois que mon collègue commence à penser à sa mère et que ça le gène, je zappe. « Et aussi, c’est dingue le nombre de drapeaux gays, partout. C’est vraiment ultra-open, tu vois. Bon, par contre, je n’ai pas vu de mec en vitrine ». Je sens que je perds mon Bénichou. Y’a un truc qui coince, là. Je n’insiste pas. Je zappe encore. Je parle du Gezellig. Du thé à la mente dans les petits bars. Des sandwichs chauds au gouda. Je parle des canaux bordés d’arbres. Du grelot des vélos qui remplace le klaxon des voitures. Des boutiques improbables, spécialisés en nœud papillon ou chaussettes multicolores. Je parle des ponts de pierre, de fer, mobiles, fixes. Des façades aux grandes fenêtres. Des péniches et des maisons flottantes.
En fait, c’est une ville où il doit faire bon vivre.

* Cette précision n’a évidement aucun rapport avec l’anniversaire de Ditom.

lundi, avril 23 2012

Présidentielle : second tour (2012)

A quelques jours du second tour, 3 choix restent possibles :

  • L’absention : être citoyen, c’est des droits, mais aussi des devoirs. Il faut aller voter. Je voterai.
  • Le vote blanc : certes, cela signifie : ni l’un, ni l’autre. Choisir de ne pas choisir, se laisser porter par le courant. Sauf que l’un ou l’autre emmenagera forcément à l’Elysée. Le blanc n’est pas comptabilisé, ça revient à s’abstenir. Même si ça m’ennuyait autant de voter blanc que voter pour l’un ou l’autre, ça ne serait pas mon choix. Parce qu’il y en a toujours un qui est moins pire que l’autre. Toujours. Cette année, comme les précédentes.
  • L’un ou l’autre des candidats.

Ce n’est pas pour rien que je reprends mon introduction d’il y a 5 ans. Il y a 5 ans, j’étais tenté par le blanc. Pour les raisons évoquées ci-dessus, j’avais renoncé à cette idée. Cette année, la finale se fait entre le président sortant, Nicolas Sarkozy, et le candidat désigné par des primaires ouvertes à tous organisées par le parti socialiste, François Hollande.

Il y a 5 ans, indécis, j’avais examiné en détail les programmes des candidats.

Cette année, les candidats qualifiés n’ont pas un catalogue de mesures toutes plus belles les unes que les autres. Et parce que cette année, l’un des deux est sortant, et c’est donc sur l’expérience passé que l’on peut juger. Car croire qu’un homme au pouvoir depuis 5 ans peut changer, c’est faire preuve de naiveté. Son action passé est le meilleur indicateur de son programme à venir.

Cette année surtout, le monde et l’europe sont en crise. Victime d’un excès de crédit et d’une mauvaise organisation politique dans le cas de l’Europe. Cette organisation politique aurait d’ailleurs été bien meilleure si le traité constitutionnel de 2005 avait été adopté. Mais passons.

Cette année, je ne veux donc pas me prononcer sur des catalogues de mesures. Car le futur sera rude de toute manière, et plutôt imprévisible. Il faut donc se décider sur la direction générale, et la méthode employée.

Nicolas Sarkozy a fait preuve, en 5 ans, de ses qualités de tacticien et de dirigeant. A chaque crise, il a réagit très vite, avec vigueur, emportant souvent la décision par l’effet de surprise. C’est une qualité en cas de gros temps passager. Cependant, il a fait preuve aussi de son absence de vision stratégique et de long terme. En faisant naitre une Union pour la Méditerranée dirigée par 5 tyrans, tous chassés par leur peuple 4 ans après. L’un même accueilli en grande pompe en 2007 à Paris et bombardé sur son sol en 2011. En plaçant des personnages mineurs à la tête de l’Europe pour garder les coudées franches. Atlantiste au début, en réintégrant l’OTAN, ultra-Européiste ensuite, en ne voyant de salut que dans la copie de l’Allemagne. En bombardant la politique de la BCE avant de la louer. En enchainant les débuts de réformes (assurance maladie, régimes spéciaux de retraite, université, fiscalité avec la TEPA et la suppression de la taxe professionnelle…) sans jamais aller au bout, par peur de l’affrontement avec des syndicats cajolés au nom de l’ouverture avant d’être brocardés aux élections. De la direction générale de son quinquennat, on retiendra qu’il n’y en a pas eu pour la France, mais qu’il y en a eu pour des intérêts particuliers : ceux de ses amis, surtout les plus riches. Des transmissions d’héritages exonérées d’impôts au bouclier fiscal en passant par la tentative de placer son fils diplômé de rien à la tête d’une des plus grandes zones d’activité d’Europe. On retiendra aussi que sa célérité à courir en Russie pour arrêter une guerre en Géorgie (avant de complètement oublier le sujet) était aussi grande que celle pour foncer sur le lieu d’un fait divers et y annoncer de nouvelles mesures répressives, souvent retoquées par le conseil constitutionnel. Absence de pondération, qui s’est ensuite traduite par des mensonges toujours plus gros (le meilleurs étant lorsqu’en pleine campagne, il affirma n’avoir jamais voulu vendre de nucléaire à la Libye, information démentie par les discours disponibles sur le site internet de l’Elysée), et une tentative de mettre au pas les contre-pouvoirs, à commencer par les médias. D’abord en nommant les directeurs des chaines radio et télévisées publiques, ensuite en faisant espionner par des procureurs aux ordres les journalistes trop curieux. En fait, il n’avait pas menti : il y a 5 ans, il avait proclamé sa foi dans le volontarisme. Le volontarisme, c’est croire qu’il suffit de dire les choses pour quelles se fassent. C’est un peu comme la méthode Coué. Chacun sait que ça ne fait illusion que peu de temps. La méthode ensuite a consisté à désigner des boucs émissaires. Les Chinois et leur Yuan sous évalué. Les chômeurs qui ne veulent pas travailler. Les Grecs et leurs mensonges (problème annoncé comme réglé tous les 6 mois, finalement toujours pas). Les paradis fiscaux (problème annoncé comme étant réglé par deux fois, finalement toujours pas). Les Anglais et leur économie désindustrialisé (enfin, jusqu’à ce que les statistiques Européennes montrent que la France l’est encore plus). Les roms et leurs camps sauvages. Les banquiers et leurs traders qui spéculent. Les immigrés qui viennent exploiter la protection sociale des Français. Enfin, les sites internet terroristes après l’acte barbare d’un fou de dieu (qui est devenu fou de dieu dans les prisons insalubres de la république, cependant).

5 ans après, on obtient une république à bout de souffle, où jamais la liberté, l’égalité et la fraternité n’ont été aussi conditionnés au privilège de la naissance. Et où jamais la vulgarité des nouveaux riches et des nouveaux puissants n’a été aussi arrogante et sûre de son fait.

De l’autre coté, nous avons François Hollande. Sans expérience autre que celle d’avoir été élu local depuis 30 ans, et maitre du parti socialiste pendant 10 ans, dont les 5 années de gouvernement de gauche plurielle Jospin. Enfin, sa réputation s’est faite sur l’image d’un homme de consensus, sensible aux rapports de force et plus apte à en recoller les morceaux qu’à constituer son propre pré-carré. Il fut en cela assez mauvais lors de ce fameux référendum constitutionnel. L'expérience l'a marqué, dit il. Difficile d’y voir une direction ? Pourtant, l’homme a des convictions. Diplômé en droit et à HEC, puis à l’ENA, maitre de conférence en Economie, sujet dont il sera chargé de mission sous Mitterrand puis en devenant magistrat de la cours des comptes. Il a arraché son ancrage sur une terre d’adoption rurale, la Corrèze de Chirac. Jospiniste dès le début 1990, il a disputé à Aubry l’héritage de Jacques Delors en prenant la présidence du club « Témoin » en 1993, s’inscrivant toujours dans une démarche sociale démocrate et Européenne, et inscrivant le PS dans cette voie à partir de 1997. On retrouve cette influence Keynesienne dans sa volonté (inflexible jusque là) de refuser le dernier traité Européen en l’état, c'est-à-dire sans prendre en compte le besoin de croissance, volonté justifiée par le réaliste : La croissance est la méthode la moins douloureuse socialement pour apurer la dette, là où la seule austérité a fait la preuve de son inefficacité.

Depuis 2011, il a dirigé sa campagne sur une seule priorité : la jeunesse. Et un thème : la justice. Pour le reste, il se présente en réaliste, avec 60 propositions principales qui, toutes, vont dans cette direction, depuis la modulation des tarifs d’eau et d’énergie à la révision du quotient familial, en passant par la réglementation des loyers dans les zones tendues et la séparation des banques de dépôt de d’investissement, ou encore l’extension du crédit impot recherche et l’amorce d’une transition énergétique avec la baisse de la part du nucléaire dans le mix énergétique. Il ne ment pas, en prévenant que les impôts devront augmenter, mais veut le faire avec justice. Enfin, il étend cette exigence de justice aux institutions, en assumant le non cumul des mandats portés par Martine Aubry lors de la rénovation du PS et en garantissant le retour à une nomination des directions de média public par une autorité indépendante. Le fait est que depuis 1 an, il ne dévie pas, et sa campagne est marquée par la cohérence et le sérieux. Lui qui était présenté en homme faible n’a plié sur rien. Son programme est celui qu’il annonçait il y a 1 an. A l’entre deux tour, il précise qu’il ne ferra aucune tractation.

Si le bilan de l’un est un zig-zag permanent, le programme de l’autre est d’une rigueur à la limite de l’ennui. Pour mon pays, je choisi l'ennui de la justice et de l'effort assumé à l'agitation tapageuse et injuste qui détruit l'idée de vivre ensemble.

Le changement, c'est maintenant.

jeudi, avril 5 2012

Quelques notes

Je suis assis sur un strapontin de l’allée centrale du balcon du Casino de Paris. En face de moi, Aldebert nous explique avec une tonalité très rock qu’un ami, c’est quelqu’un qui vous connait bien et qui vous aime, quand même. Je ne pensais pas que ses concerts avaient une tonalité si rock. Le changement est important par rapport aux versions studio. Au point que le public, très éclectique, parait un peu décalé. Par exemple, ce gros homme à moustache, là, à gauche, ne semble pas tout à fait du genre à sauter en faisant hurler une guitare électrique. La mamie à canne, là, non plus. En revanche, la gamine devant moi, elle, est tellement déchainée que je n’arrive pas à l’imaginer écouter l’album studio. Quelle étrange petite. Elle est là avec sa mère, assise à sa gauche. Elle est à fond aussi, sa mère. Mais la petite… A plusieurs reprises, j’ai craint pour ses cervicales. Très minces, les épaules saillantes, je ne vois que son contour s’agiter entre la scène et moi, un peu comme une ombre chinoise. Mais une ombre chinoise dont la tête accompagne les rythmes par saccades, brutalement, alors que les épaules tressautent lorsqu’elle frappe dans les mains. A 11 ans, elle semble ressentir la musique au plus profond d’elle-même. Ca me la rend encore plus mystérieuse. Je me demande quels souvenirs elle aura de cette soirée, dans 10 ans, 20 ans, 60 ans.

-

Je suis dans ce petit centre commercial assez désagréable de Courbevoie. On y trouve un supermarché bordélique et des commerces assez quelconques. Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais -du sirop d’érable- ce qui me suffit amplement pour être de mauvaise humeur. Alors que je suis à la caisse, un vacarme de trompette vient subitement couvrir le son de Madonna que diffuse mon baladeur. L’œil noir, je cherche la source. Dans un coin de couloir, une petite troupe de 4 ou 5 musiciens, vêtus d’un tablier bleu de poissonnier, la soixantaine bien engagée, ont dégainé trompette à pistons et à coulisse, il y a même un petit tambour. On se croirait à la fête de l’omelette de Beaulieu sur Layon*. J’emballe d’ailleurs ma douzaine d’œufs dans mon sublime cabas U-Les nouveaux commerçants, et prends la direction de la sortie. Je suis contraint de passer devant l’orchestre. En y arrivant, je souris. Devant l’orchestre, une mamie et son cabas à roulette à carreaux vichy, recroquevillée dans son pardessus en toile beige, dodeline de la tête. Je jurerais même que sous sa pelisse sans forme, elle remue le bassin au rythme de la fanfare. Une main dans la poche, l’autre agrippée à ses provisions, indifférente aux passants, elle fixe les musiciens en suivant le rythme. Elle détonne. Je me demande ce qu’elle ressent. Ces notes de fête de village lui rappellent elle ses jeunes années ? La foire annuelle ? Est-elle là en groupie de son mari, ce petit vieux au crane d’œuf maniant le trombone avec un enthousiasme qui fait plaisir à voir ? Est-ce son amant, le remplaçant de feu son mari ? S’appelle-t-elle Jeanne ? J’hésite à m’arrêter. Non pour la fanfare, mais pour la scène. La petite vielle devant les trompettes d’un centre commercial comme les jeunes devant les baffles d’une rave. J’ai envie de prendre une photo. Je n’ose pas. Je me dis que je pourrais le bloguer. C’est plus amusant que cette autre vieille, 50 mètres plus loin sur le petit chemin du centre commercial, assise sur un tabouret pliant, qui regarde les pieds des passants en essayant presque de cacher de ses doigts noueux les inscriptions du petit carton qu’elle tient sur ses genoux. « J’ai faim ».

* Ce détail vous est offert par Joss Davril. L’anecdote vient toujours de nulle part.

vendredi, mars 23 2012

The meeting

17h15. On n’a toujours pas commencé mon sujet. Je me suis imposé dans la salle de réunion, pour mettre la pression au chef de projet qui passe avant, parce que moi, bordel, j’ai un train à 18h11. Evidement, mettre la pression à mon N+1, N+2 et N+3 (qui lui n’a pas de N+), ça a moins d’impact que mettre la pression à mon chef de projet.
17h18. Sa race. Ouais, ouais, les investissements sont élevés, so what, vous pinaillerez plus tard !
17h23. Next slide. Next ! NEEEEEEXT !
17h27. - Dis, Machin (mon N+0,95), ça te gene si je passe plutôt avant toi ? Parce que là, je suis tendu niveau horaire de train.
17h32. - Good afternoon, my name is Rouge Cerise and I will introduce you the market-killer-of-the-decade project. Feel free blablabla… Je vois mon N+2 me jeter un regard interrogatif. Ouais, ouais, j’ai la voix de Barry White, je suis malade, fait pas chier, pose pas de question, ok ?
17h36. Nan mais mon feell free c’était pour la forme, hein. Tu te tais, tu écoutes. Ou alors joue avec ton blackberry, tiens. - Yes of course, we think that blablabla good idea.
17h41. Normalement, il me faut 20 minutes pour rejoindre la gare. Il me reste aussi 8 slides. Dont 2 au moins peuvent faire débat. Si je rate ce train, #Chéri divorce, c’est certain. - Sorry ? any remarks ?
17h44. Là, ça va cartonner. N+3 : - did you heard about this related bloblo business in Thailand ? You took it into account ? Regard désespéré à mon N+1. Jamais entendu parlé. Lui non plus. Pipeau : nom masculin. Petite flute à bec constituée de 6 trous. Anglais : pipe. Oh, let’s play pipe !
17h49. Ca va mal. Ca va mal. Ca va mal. Fous moi la paix avec tes questions.
17h50. - So, regarding the project schedule… N+3: - can you go back ? This idea of steps is good, however why not include in step 2 bliblibli… ? PARCE QUE J’EN AI DECIDE AINSI !! - Well, based on the hypothesis that…
17h54. C’est bon ? Je peux le caser mon planning ? Quelqu’un veut encore pinailler ? - blablablabla, donc voila, début 2013 on est bon, fin 2013 on est maitre du monde, sauf si j’ai démissionné bien entendu, ce qui n’est pas exclu. - Any question ? - Yes, regarding… Mother fucker.
17h56. Je suis sur le pas de la porte. N+2 : - Rouge-Cerise ?... GNNNNNNRRRR….
17h58. Je sors. Bordel. Bordel-bordel-bordel. Je fonce dans l’openspace quasi désert, ferme violement l’écran du portable, le fourre dans le sac. Ouais, je sais, il ne va pas s’éteindre parce que la mise en veille buge, il va chauffer, j’en ai rien à carrer. J’attrape ma veste. Oui, le gobelet à demi rempli restera sur le bureau d’emprunt. Je pars en quatrième vitesse. J’ai 10 minutes pour être à la gare. Le précédent record c’est 15, en courant la moitié du chemin. Je repense à Patrick Montel* à la télévision, JO 1992*. « Marie Josée Perec est en tête, allez, allez, quelle merveilleuse foulée, Marie-Jo, alleeez ! ».
18h00. J’arrache presque le portillon.
18h00’30. C’est foutu, je vais crever.
18h01. Comment tu veux courir avec des chaussures pareilles aussi !!? pfff-pfff, Ah, merde, l’écharpe qui s’envole, sa-mère-sa-race !!
18h02. Gnnnnnn-rheuuuu-aaaannn. Je dois être ridicule à courir comme un con en costard avec mon sac à dos qui brinquebale !
18h02’20. Tuuuuuut ! un klaxon ?! QU’EST-T’AS-POV-CON ? Tu veux ma photo ? oh, un collègue en voiture ! OOhoooo, collègue en voiture !! oui, oui, je veux bien, oui, à la gare, oui, vite. Quoi ? Dans 7 minutes. Ouais, c’est short, ouais, ouais. Roule.
18h03. Si seulement je pouvais me souvenir de son prénom, à ce collègue.
18h04. Comment ça s’est passé, la division review ? Bien, bien. Pourquoi il avance pas le mec de devant avec sa poubelle ?
18h05. Ah oui ! Ah non, ça c’est son nom de famille. A moins que ça soit celui de l’autre, là. Ils se ressemblent tous en plus.
18h08. On voit la gare. On voit le train à quai, aussi.
18h08’30. Ouais, ouais, merci, hein, c’est chouette, à la prochaine, hein !
18h09. Je monte dans le train. Finalement, je suis large, en fait.



*Cette information est offerte par Joss Davril. Le diable est dans les détails.

lundi, mars 19 2012

Le changement...

C’est Pierre Moscovici en personne qui m’a invité. Je le connais bien, il était déjà venu me voir à Belfort, pour parler de l’Europe et des entreprises, pendant mes études. Alors, en souvenir du bon vieux temps, lorsqu’il m’a écrit vendredi pour me dire que François Hollande serait au cirque d’hiver dimanche soir pour conclure un rassemblement sur la culture, j’ai accepté.

En vrai j’ai transféré en urgence à #Chéri avec, pour seul commentaire « on y va ? ». Je n’avais jamais participé à un meeting politique. En cette année électorale, je me sens particulièrement impliqué par les échéances électorales. « Le changement, c’est maintenant », dit son slogan. Je veux le croire. Oh, je ne demande pas la révolution, je ne veux aucune tête au bout d’aucune pique, car l’outrance n’est amusante que verbale et car ce qui est excessif est insignifiant (dirait Talleyrand), mais je ne veux plus d’étudiants froidement reconduits à la frontière avec pour seul papier un CDI désormais caduc. Je ne veux plus de procureur qui prend des libertés avec celle de la presse pour plaire au Château. Je ne veux plus une loi sur la récidive par an et aucune loi sur l’amour entre homme en 5 ans. Je ne veux plus une réforme des retraites qui coute plus cher que si rien n’avait été fait. Je ne veux plus d’insultes, de stigmatisation, de simplification. A la place, je veux que l’air soit un peu plus léger, je veux un retour à la décence, à la justice, à l’équité, au respect des institutions. La loi, toute la loi, rien que la loi.

Alors, nous avons répondu à l’invitation de Pierre Moscovici. Dimanche à 16h15, nous nous mêlions à une foule qui déjà s’amassait devant le cirque d’hiver. Ma première émotion a été pour cette foule. Jeunes et vieux. Militants et curieux. Enthousiastes et modérés. Indécis et indéfectibles. Mais, lorsque traine l’oreille et que l’on distingue les discussions de ses voisins, je découvre une foule unie par une valeur commune, celle de l’esprit civique. Une foule qui veut vivre ensemble en bonne intelligence, une foule positive, qui s’amuse de la diversité sans jamais la moquer et la mépriser.

Et puis nous sommes entrés. Avec l’enthousiasme des jeunes convertis, nous nous sommes emparés des drapeaux et des pancartes, nous avons écouté avec respect la lecture de Mazarine Pingeot sur la commune, avec rire la (forcément) partisane imitation de Gerald Dahan du candidat sortant, avec conviction le texte de Denis Podalydès sur la science, nous avons frémi sur les rythmes Andalou de Bianca Li, nous nous sommes évadés au son du violon. Oui, il y avait de la diversité. Des jeunes de l’école du cirque Fratellini, à la sagesse de Stéphane Hessel. Ce fut ma seconde émotion. 94 ans, et pétillant, enthousiaste, convaincu, présent pour rappeler quelques grands principes essentiels que le tapage du président sortant et de l’époque font trop oublier.

Et puis, évidement, le candidat est arrivé. Les drapeaux se sont déployés, la salle a scandé… Fran-çois, président ! Fran-çois, Président ! Fran-çois, Président ! Fran-çois, Président !

Seul sur la piste blanche, celui que je n’avais jamais vu qu’à la télévision a parlé. C’est très curieux, au milieu de 1600 personnes, de voir à moins de 50 mètres un homme en qui on place un espoir écrasant déployer son assurance et de retrouver, sans l’intermédiaire d’un écran, ses manies oratoires, sa gestuelle, son ironie que l’on sait affutée et qui a en effet fait rire l’auditoire. J’ai un peu regretté quelques petites facilités, quelques flatteries à l’attention de son public issu du monde culturel, mais j’ai approuvé l’ensemble. J’approuve cette idée que la culture, le développement personnel, doit être promu pour tous, riches et pauvres, j’approuve cette idée qu’il n’y a pas plus de sous-culture qu’il n’y a de civilisation supérieure à une autre, j’approuve cette conviction que le mal être, la peur, la haine sont solubles dans le partage, la création, l’accueil, le dialogue et que le devoir de la République est de favoriser ce partage, cette création, cet accueil, ce dialogue. Parce que réussir sa vie ce n’est pas avoir une Rolex avant 50 ans mais reconnaitre le savoir, la créativité, l’ingéniosité, l’inspiration qui font qu’une Rolex est une création, comme l’est la fresque bombée sur le mur d’une zone industrielle désaffectée, le piqué d’une photographie de guerre ou le vibrato d’un ténor à l’opéra.

Alors, quand François Hollande a terminé ce discours, j’ai vécu ma troisième émotion de la soirée et j’ai vibré au diapason de l’émotion collective de la salle, agité mon drapeau des jeunes socialistes en mouvement, et scandé avec tout le monde : Fran-çois, président ! Fran-çois, Président ! Fran-çois, Président ! Fran-çois, Président !

FH2012_Cirque_DHiver.jpg

Et puis, je suis presque certain qu'après cette photo, lorsqu'il s'est retourné pour venir vers nous, lorsqu’il a fait un signe de la main dans notre direction, c’est moi qu’il regardait, et j’ai lu dans son regard la force tranquille d’un homme normal qui saura, le moment venu, être digne de notre confiance. Moi aussi, je lui ai souri, et très fort, j’ai pensé qu’il ne nous décevrait pas.

mercredi, mars 14 2012

Jeanne, Serge et les canaris

Sur la banquette, face à la porte. Dans ce bistrot plus ou moins auvergnat, il y a des tables avec des nappes à carreaux vichy, et des banquettes un peu rebondies. L'agencement est étrange, compartimenté. Mais il y a, face à l'entrée, 2 ou 3 tables devant une longue banquette. Elle est là. On ne peut pas dire qu'elle règne : passé un certain état de décrépitude, on ne règne plus : soit on fait partie du décor, soit on encombre. On passe devant son pull bleu délavé au point de friser le gris. Gris bleu. Un peu comme la couleur du brouillard, au petit matin, dans le cimetière communal d'un village de province. François Mitterrand disait que la couleur de la France, c’était le gris parce qu’en France, rien n’est jamais tout noir ou tout blanc. Que pense donc ce pull gris bleu du rose des années 80 ? A-t-il frémi à l’idée qu’il fut rouge ? On s'installe, on la voit de profil, on la scrute, on la détaille. On la jauge. On a envie d'être indiscret, comme sur un site de rencontre, sauf qu'on est dans la vraie vie.



Quel âge a-t-elle ? Pourquoi est-elle ici ? Est elle une habituée qui fait partie du décor ou bien une encombrante ? On se prend à divaguer. Elle s'appelle Josiane ? Non. Jacqueline ? Peut être. Non, elle s'appelle Jeanne. Oui, voila, Jeanne, elle a bientôt 90 ans, elle habite dans l'immeuble, deux étages au dessus, un petit 3 pièces qu'elle avait acquis avec Serge, feu son mari, il y a de ça plus d'un demi siècle. Ils avaient additionné leurs pécules, lui d'employé aux chemins de fer, elle de secrétaire dans une blanchisserie industrielle de la rue Villehardouin, et avaient acheté cet appartement, avec sa petite chambre supplémentaire en prévision d'un heureux évènement. Un fils, peut être.



Depuis, elle est là. Elle et sa maigre retraite. Heureusement, avec la pension de réversion de feu Serge, elle vit correctement, elle mange au restaurant, tous les soirs. Seule. Seule avec ses mains à la peau parcheminée et flasque, seule avec ses cheveux hirsutes qu'elle ne prend plus la peine de coiffer. Pour quoi faire ? Pour plaire à qui ? L'heureux évènement n'est jamais venu. Il n'y a pas eu d'enfants. Il n'y a pas eu de petits enfants. Il y a eu les espoirs, deux fausses couches. Des pleurs, des déceptions, des drames qui assombrirent ces yeux qui furent bleus. Le renoncement.



Le restaurateur vient nous voir. On discute un peu de la qualité de ses apéritifs. Celui ci, il le ramène lui même de chez son beau frère. Etonnant. Original. Amusant. Plaisant, aussi, de trouver un bistrot Parisien où le tenancier semble heureux de son métier et de ses clients. 3 pédés, un groupe d'anglais, un couple d'amoureux devant la baie vitrée, une quarantenaire solitaire à coté de la relique de l'immeuble. Il ne note pas, il mémorise. Deux escalopes façon auvergnates, une saucisse aligot, une carafe. Il nous quitte. Nous retournons à notre fiction du passé.



Lentement, Jeanne tend la main vers la corbeille de pain et agrippe un morceau. On distingue de longs ongles grisâtres à l'extrémité de ses doigts osseux. Fait-elle du tricot ? Dans la petite pièce en plus en prévision d'un heureux évènement, a-t-elle accumulé les écharpes en laine et les pulls kitchs qu'elle n'a jamais pu offrir, le sourire édenté aux lèvres, aux petits enfants qu'elle n'a pas eu ? Ou bien, a-t-elle installé une cage ou chantent ses canaris ? Soudain, elle tourne la tête vers nous. On plonge dans nos assiettes, un peu honteux de notre indiscrétion. On a juste le temps de distinguer son œil droit à demi fermé, en dessous de sourcils broussailleux plantés sur une peau grise et terne, parsemée de rides profondes. Lorsqu'elle se tourne, tout son buste suit sa tête. Peut-on avoir des rhumatismes à la nuque ? Subitement, la quarantenaire, à coté, engage la conversation. Elle se tourne vers elle. Répond de bonne grâce. Discuter avec une femme, c'est peut être une animation qu'elle n'a pas eu depuis longtemps ? La conversation semble lui plaire. Que se racontent-elles ? Les bonheurs de leur jeunesse ? Les angoisses du temps qui passe ? Le prix du pain qui ne cesse de monter ? La quarantenaire éprouve-t-elle sa solitude au contact de celle de cette vieille dame ? Elles sourient. Elles discutent, encore.

Le diner s'achève sur un sorbet à la fraise et une glace à la vanille. On se lève et à la dérobé, jetons un ultime coup d'œil à Jeanne. Le repas était bon. On comprend qu'elle soit fidèle au bistrot des Vosges.

lundi, janvier 30 2012

Une tasse de thé et des coques de noix

Pas d’Austin Healey pour rejoindre l’enclave francophone de Bruxelles. Et tant mieux. Il eut fait bien trop froid. Pas de réelle visite non plus. Est-il seulement possible de visiter Bruxelles ? Curieuse ville à l’architecture anarchique ponctuée de fresques ou s’entassent les personnages de BD. Dans cette ville qui n’en est pas vraiment une, qui hésite entre deux langues, qui n’a jamais choisi d’organisation, capitale d’un pays qui ne sait pas trop s’il en est un, dans cette ville donc, la bande dessinée, qui ne sait pas non plus si elle est un dessin ou un écrit, est parfaitement à son aise. D’ailleurs, j’y ai appris que même la BD est hésitante, entre l’école de Bruxelles et celle de Charleroi.

Pourtant, sous ce petit crachin, on se laisse divaguer. On oublie le temps et les contraintes, comme si l’étrange fatalisme mâtiné d’auto-dérision des bruxellois était contagieux. On vaque, à demi au hasard, on achète une gaufre à un van VW antédiluvien, on lève les yeux au ciel pour profiter d’un rayon de soleil, on repart, on tourne en rond. Main dans la main, on est bien.

On termine dans un curieux rade où, à quinze heures, on peut déjeuner d’un potage aux oignons, de spaghettis bolognaise et de chili con carne. Derrière soi ou devant lui, des junkies en dreadlocks font la révolution, enfin du moins en parlent, parce que dehors il fait froid et le froid est contre-révolutionnaire. Il fait si froid d’ailleurs que subitement, un couple de vieux en déambulateur rentre, s’installe et commande deux mojitos. A ma gauche ou à sa droite, deux jeunes lisent le journal en sirotant un chocolat. La révolution, vous disais-je. On abandonne une vingtaine d’euros et on retourne affronter cette foutue contre révolution qui, en plus, est désormais venteuse. On divague encore, au gré de vitrines plus ou moins sulfureuses en pensant à Amsterdam. Petit à petit, on retrouve le chemin de l’appartement, de ses radiateurs et de sa théière. Parce que finalement, le plus grand plaisir d’un weekend, c’est lorsque, autour d’une table avec des amis, on plaisante du mauvais film d’hier soir en testant du thé à l’artichaut, alors que sur la table s’entassent des coques de noix brisées. N’est ce pas délicieux et étonnant, une noix ? Rien qu’à la regarder, c’est étrange. Comment quelque chose d’aussi rond à l’extérieur, peut il être aussi tarabiscoté à l’intérieur ? Ovoïde dehors, exubérant dedans. Et puis c’est amusant en plus, une noix : avant même de la grignoter, on livre contre l’enveloppe de bois de chacune d’elle un combat quasi personnel. Vais-je parvenir à la briser correctement ? Comment cèdera t elle ? Brutalement, dans un craquement franc qui propulse des morceaux dans les tasses des autres auprès de qui on s’excuse alors avec l’air d’un enfant pris la main dans la bonbonnière ? Ou bien réussirais-je à la fragmenter en douceur, lézardant la coque de fissures qui se rejoignent jusqu’à ce qu’il soit possible de la faire tomber en morceaux ? L’une après l’autre, c’est un nouveau défi, une nouvelle ambition, une nouvelle espérance : Ecraser cette coque en douceur, progressivement, en se retenant, la faire céder petit à petit, la craqueler bien proprement dans l’espoir, hélas si rarement comblé, de pouvoir glisser entre ses lèvres l’amande intacte, entière, et savourer sa performance en jouant du bout de langue avec les protubérances des cerneaux.

A croire que le bonheur se niche dans l’excès d’insignifiances.

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